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1 CORINTHIENS 13/13 : L’AMOUR FRATERNELPrédication en introduction à la convention nationale des AFP, 30 novembre 2013 par Michel RIVES

Publié dans Prédications et textes bibliques

Prédication en introduction à la convention nationale des AFP, 30 novembre 2013 par Michel RIVES

1 CORINTHIENS 13/13 : L’AMOUR FRATERNEL

   «En somme, trois choses demeurent : la foi, l’espérance et l’amour, mais la plus grande d’entre elles, c’est l’amour ». 1 Corinthiens 13/13

 Pourquoi donc, même pour celui qui croit en Dieu, même pour celui qui espère en la vie éternelle, l’amour serait-il plus grand que la foi et plus grand que l’espérance ? Pourquoi donc Saint Paul pense-t-il que l’amour récapitule à lui tout seul et la foi et l’espérance ? C’est ce que je vais tenter de vous dire.

 Donc, l’amour serait d’abord un acte de foi. Cela est possible, mais qu’est-ce que la foi ? Nous ne l’avons jamais très bien su.

 On croit souvent que la foi, c’est ce qui rend visible ce qui est invisible. Le croyant serait celui qui par la foi, voit de manière visible la présence invisible de Dieu.

 Eh bien, je suis tenté de dire exactement le contraire. La foi, ce n’est pas ce qui rend visible l’invisible, c’est ce qui rend invisible le visible. Et l’amour, tout comme la foi, c’est ce qui rend inconnaissable le prochain que nous connaissons bien. Oui, pour l’amour, le prochain devient insaisissable. Il devient inconnu, il devient énigme.

 Oui, si vous voulez croire en Dieu, ne soyez pas préoccupé de résoudre les énigmes de ce monde, car seules les énigmes qui restent énigmes vous disent quelque chose de Dieu.

 Et si vous voulez aimer votre prochain, ne cherchez pas à découvrir ses qualités ou ce qu’il est, car c’est son seul mystère qui attisera et attirera votre amour.

 Tout comme la plante se nourrit de la lumière qu’elle ne voit ni ne peut connaître, la foi en Dieu doit jeter son ancre dans une lumière qui est et doit rester invisible et l’amour pour le prochain doit tisser son étoffe de bure et de soie avec les fils d’un écheveau qui est et doit rester secret. Je dirai en raccourci, la foi nous empêche et nous interdit de connaître Dieu parce qu’il est et doit rester une énigme. Et l’amour nous empêche et nous interdit non seulement de juger notre prochain, mais aussi de le connaître parce qu’il est et doit rester un mystère.

 Tu ne te feras aucune image de celui que tu aimes. Tu ne te feras aucune représentation de celui auquel tu crois.

 Oui l’amour, comme la foi, sont des commandements qui se formulent comme des interdictions.

 En effet, voyez-vous, le commandement : « tu aimeras le prochain comme toi-même », lorsqu’il apparait pour la première fois dans la Bible, dans le livre du Lévitique, vient peu après une série de commandements interdisant de découvrir et de mettre à nu la nudité du prochain. Le texte dit d’abord : « tu ne découvriras pas la nudité de ton père, ni celle de ta mère, ni celle de ton frère, de ta sœur … » Puis un peu plus loin il ajoute : « tu aimeras ton prochain comme toi-même ».Pour

   l’amour, l’autre est tabou et même un interdit dont il ne faut pas découvrir, la nudité, le secret, le mystère.

 Aimer son prochain c’est lui dire : mon frère, ton sourire ou tes ride, tes qualités ou tes défauts ne sont pour moi que le miroir obscur de ta véritable identité. Tu es à l’image de ce Dieu dont je ne peux me faire aucune image.

 Vois-tu mon compagnon ou ma compagne, tu troubles ce que je peux connaître de toi. Devant toi, je suis myope d’amour. Avec mes bras tendus vers toi, je n’embrasse que le vide, même lorsque je crois te tenir. Et lorsque j’approche mes lèvres de tes paupières, je ne suis qu’un aveugle qui voit la lumière d’un mystère.

 Et aimer son Dieu, c’est lui dire : « O mon Dieu, pour toujours, tu caches ton énigme au ciel de l’éternité. Je t’aime comme l’oreille écoute et se tend aux portes du silence, comme la mer se fait houle aimante pour la lune d’une nuit sans lune ».

 Donc aimer c’est un acte de foi, mais je voudrais maintenant dire ceci : « aimer c’est aussi une forme d’espérance. Aimer, c’est d’abord respecter ce qui doit rester invisible, mais c’est aussi espérer à l’encontre de ce qui est visible, à l’encontre des évidences, à contrario de tout ce que nous pouvons voir et savoir sur notre prochain. Et cela, voyez-vous c’est l’espérance ».

 Aimer Dieu, c’est l’aimer comme on aime un enfant qui n’est pas encore né, c’est attendre sa venue même si le doute né, c’est attendre sa venue même si le doute se fait nuit, même si toute lumière se retire.

 Aimer Dieu, c’est l’espérer contre tout bon sens. C’est croire en lui, à contre évidence. C’est le convoquer, à contre silence. C’est lui crier : « je te le promets, mon Dieu, ton règne viendra, ta volonté sera faite, et ton nom sera sanctifié. Oui, mon Dieu, je te le promets, il faudra bien que tu viennes, il faudra bien que tu naisses enfin. Je t’espère, je t’attends. A contre-jour, j’appelle le jour de Ta lumière. A contre nuit, j’appelle ton règne promis. Je suis prêt pour toi. Je n’ai pas besoin que tu transformes, dès aujourd’hui, les pierres en pain. Je n’ai pas besoin que tu me découvres, dès maintenant, le trésor qui est enfoui dans le champ du monde. J’ai seulement besoin de pouvoir continuer à t’attendre. L’espérance me suffit puisque je suis acculé à l’espérance ».

 Et aimer son prochain c’est aussi l’espérer et l’attendre sans fin, comme les dix vierges de la parabole attendaient l’époux. Souvenez-vous, elles avaient une ration d’huile, celle de la confiance, puis lorsque la confiance s’épuise, celle de l’espérance contre toute espérance.

 Aimer son prochain, son frère, son fils, son époux, c’est être fort à sa place, c’est lui dire : « Je te le promets, tu ne t’écrouleras pas. Quand les montagnes s’effondreraient, quand les collines chancelleraient, mon espérance en toi ne faiblira pas car je te donne un nom que personne ne connait  même pas toi-même. Et ce nom, c’et celui du Christ entre le vendredi Saint et le jour de Pâques. Oui c’est le nom du Christ aux enfers, à la veille de sa résurrection. Oui je te le promets, mon frère, mon fils, mon époux, tu ressusciteras ».

 Oui, demain ou après-demain, quelqu’un, celui que j’appelle le Seigneur, viendra prendre cette sueur qui recouvre aujourd’hui ton visage. Il viendra prendre tes larmes, il viendra prendre ta salive alourdie par les mois que tu n’aurais pas dû dire et, avec ce philtre d’amour et d’espérance, ce philtre fait de tes souffrances et de ta misère, il te donnera le baptême d’une vie nouvelle. Il viendra aussi prendre le sang de ceux que tu as blessés et les herbes amères que tu as semées sur ton chemin, il viendra prendre les grains de tes moissons mortes et les raisins des vignes que tu n’as pas su vendanger et tout cela, il le pétrira dans ses mains de potier et il te le donnera comme le pain d’une manne nouvelle, comme le vin d’une Pâque éternelle.

 Et venons-en au dernier point : si l’amour est un acte de foi, si l’amour est une forme d’espérance, pourquoi donc Saint Paul a-il-dit que l’amour doit être plus grand que la foi et que l’espérance ?

 Parce que, me semble-t-il, l’exigence de l’amour doit venir en premier. Elle est absolue, inconditionnelle et prioritaire, même par rapport à la foi, même par rapport à l’espérance et même par rapport à la justice et même par rapport à la morale.

 Camus disait : « S’il me faut choisir entre ma mère et la justice, je choisirai ma mère ». De même j’ose dire : « s’il faut choisir entre la foi et l’amour, entre l’espérance et l’amour, je dois choisir l’amour ».

 Et ceci, il me semble que c’est Jésus lui-même qui nous l’a montré. En particulier par la parabole du bon samaritain.

 Vous vous souvenez de ce samaritain qui s’approche d’un blessé sur le chemin de Jérusalem à Jéricho. Ce blessé était vraisemblablement juif. Or, la religion des samaritains leur interdisait de s’approcher des juifs. Pour les samaritains, les juifs étaient des renégats dont il fallait s’écarter. Et pourtant le Samaritain s’est approché du Juif pour lui porter secours. Il a fait passer l’amour avant toutes choses, avant même les prescriptions de sa foi.

 Par contre, le prêtre et le lévite, eux ne se sont pas approchés du blessé. Ils ont préféré suivre les règles de pureté rituelle de la religion juive qui leur interdisaient de s’approcher d’un homme mourant, c’est-à-dire déjà impur. Ils n’ont pas voulu faire passer l’amour avant la foi.

 Oui, Jésus a toujours privilégié l’amour par rapport à la foi. Et il l’a montré lui-même. Lorsqu’il ressuscite Lazare, par exemple, il sait bien qu’il va à l’encontre de sa vocation. Il sait bien qu’il n’est pas venu pour accomplir des miracles et que c’est Dieu, et non pas lui, qui doit ressusciter Lazare. Et pourtant il le fait, à cause de l’amour. L’amour est plus grand que la foi.

 Mais, voyez-vous, l’amour est aussi plus grand que l’espérance.

 Jésus lui-même voulut que son corps et son sang soient offerts à tous les hommes, même aux renégats, même aux pêcheurs, même à Judas.

 L’amour comme la foi, c’est un poème qui fait éclater l’horizon de ce que nous savons, c’est une musique qui accueille la grâce d’une étoile entretenue.

 L’amour comme l’espérance, c’est dire à son prochain et aussi à son Dieu : « Tiens bon, même l’ombre lorsqu’elle remonte à sa source retrouve la lumière ».

 Et l’amour, comme l’amour, c’est dire à son prochain et aussi à son Dieu : « vois-tu, je t’aime même si je n’ai plus la foi, même si je n’ai plus l’espérance ».

 Frères et sœurs, si l’amour vous fait signe, suivez-le