Imprimer

La lutte de JACOB avec l'ange méditation de Michel RIVES administrateur AFP

Publié dans Prédications et textes bibliques

Méditation Colloque de FONTEVRAUD 

Samedi 13.10.2012

La lutte de Jacob avec l’ange

Genèse  ch. 32  v. 25 à 33

 

Il y a des rencontres qui marquent nos vies et dont nous ne sortons pas indemnes et qui marquent un passage dans nos existences.

C’est bien d’un passage qu’il s’agit, car Jacob ne franchit  pas seulement un torrent, le Yabboq, un affluent du Jourdain, mais cette traversée dans la nuit va l’ouvrir  à une existence nouvelle.

Le Yabboq est un passage obligé pour pénétrer en terre promise. Dans la bible, les fleuves, les rivières constituent toujours des frontières critiques. Le Yabboq a cette même fonction de frontière.

Traverser le Yabboq pour rejoindre la terre promise c’est se rapprocher de Dieu, de sa promesse. Le lieu est appelé peny’el : littéralement « tourne-toi vers Dieu ».

Ce rapprochement, ce face à face avec Dieu ne peut avoir lieu que si l’on se tient en vérité devant lui, c’est-à-dire dans une identité désaliénée du poids du passé, une identité délivrée de la prétention à l’auto suffisance.

Comme Jacob il faut accepter de se « jeter à l’eau », avancer vers l’inconnu, se laisser détourner des itinéraires balisés et programmés, se laisser déranger.

Dans ce récit énigmatique, on découvrira trois éléments qui pourraient bien nous déranger, nous aussi, comme ils ont bousculé Jacob.

               ________

En cette nuit noire, Jacob doit affronter la face obscure, la face souterraine de sa vie, cette identité d’emprunt qu’il s’est fabriqué en croyant pouvoir vivre d’une bénédiction volée.

Jacob est seul ce soir-là. La nuit est tombée. Et soudain dans l’obscurité, quelqu’un se jette sur lui, l’entraînant dans un combat qui va durer jusqu’à l’aube. Pour la première fois, au lieu de tricher et de fuir, Jacob se fait lutteur, c’est-à-dire qu’il accepte de ne plus mentir, de ne plus se mentir à lui-même. Car à force de faire croire aux autres des vérités qui n’en sont pas, on ne peut plus discerner sa propre vérité. Cette lutte corps à corps visualise en quelque sorte ce dur travail intérieur, cette descente dans la partie cryptique de la personne.

Le récit ne dit pas d’abord qui est son adversaire quasiment jusqu’au bout il restera un inconnu. Comme pour  nous dire que le vrai visage de l’autre nous échappe toujours.

Alors même que nous rêvons plutôt d’évidence et de facilité dans nos relations avec autrui. C’est d’ailleurs pourquoi nous recherchons plutôt celles et ceux qui nous ressemblent, tenant à distance celles et ceux qui ne sont pas comme nous, dont la différence nous inquiète, nous dérange ou nous blesse.

Nous le vérifions tous les jours dans notre société où se multiplient les formes de rejet et d’exclusion.

Jacob est un personnage trouble et rusé dont l’existence est jalonnée de tromperies.

Il a d’abord spolié adroitement son frère  Ésaü de son droit d’ainesse, puis il s’est substitué à lui pour extorquer à son père Isaac devenu aveugle, une  bénédiction qui ne lui était pas destinée. Alors Jacob a dû s’enfuir pour échapper à la vengeance. A son tour Jacob a été abusé par son oncle et beau -père jusqu’au jour où enrichi, auprès ou sur le dos de celui-ci, il s’enfuit, est rattrapé, puis négocie un départ à l’amiable. Aujourd’hui, après des années d’errance, il revient dans son pays. Et l’angoisse peut-être l’envahit à l’idée d’affronter à nouveau la haine de son frère. 

Moment de vérité pour celui qui a bâti sa vie sur le mensonge.

Et dans la nuit de solitude, n’est-ce pas d’abord contre lui-même que Jacob se bat ? Contre ce passé de souffrance et de culpabilité qui le rattrape  les regrets, les remords, la rancune de ce frère qu’il n’a pas su aimer, sa réussite au goût amer parce que construite sus le mépris de l’autre.  Oui, une part obscure de sa vie, qu’il a cherché à fuir, fait maintenant retour à travers cet autre, cet inconnu qui le touche, là où ça fait mal. IL en est de même pour nous.

IL suffit parfois d’une rencontre, d’une parole, d’un geste pour qu’un autre nous surprenne, nous révèle à nous-même et ouvre nos yeux sur la réalité de notre existence, y compris sur les blessures enfouies que nous ne voulions plus voir.

              ________

Puis un deuxième élément dérangeant de ce texte quand nous découvrons que cet autre auquel Jacob s’affronte n’est autre que Dieu lui-même. On ne voit guère Dieu face à face dans la Bible. C’est impossible. On en meurt. Soucieuse de préserver la transcendance de Dieu, la tradition exégétique juive, traduira : « j’ai vu un ange de Dieu face à face. » 

Jacob fait donc ici l’expérience de la présence de Dieu sous la figure d’un inconnu qui se roule avec lui dans la poussière. Un Dieu  des surprises qui échappe à toutes nos mainmises et qui même vaincu, refuse de livrer son nom. Un Dieu déroutant, qui se révèle à Jacob dans l’énigme et non dans l’évidence, dans le combat et non dans l’apaisement, dans la nuit et non dans la clarté. Nuit de Jacob qui se bat sans comprendre, qui se bat pour comprendre. Nuit des incertitudes de notre monde, quand beaucoup ne connaissent à cette heure, ni la paix,  ni la justice, ni la sécurité, mais la haine et la violence d’une histoire disloquée. 

Et plus près de nous à nos portes, la peur d’un avenir devenu indéchiffrable et tous les symptômes du mal de vivre de nos sociétés inquiètes. Nuit et combats aussi parfois dans nos vies personnelles. Nuit des questions sans réponses sur les hommes et sur Dieu quand la vie est trop dure et le malheur trop grand.

Nuit et combat dans l’épreuve qui tourmente et brise   : la maladie, le deuil, les blessures secrètes qui nous mordent le cœur. Nuit de la solitude et de la révolte, dont même l’écoute la plus  grande et la tendresse la plus proche ne peuvent parfois nous délivrer. Nuit de silence de Dieu et de l’indifférence des hommes.  Ainsi ce récit nous rappelle que la foi n’évite pas ce combat, la foi n’évite l’empoignade avec l’énigme du mal. Nous ne pouvons ni la résoudre, ni nous en défaire.  A cause d’elle, nous le savons bien, beaucoup se sont éloignés de la foi. D’autres la portent comme une blessure au cœur même de leur foi.

Oui, décidément, Jacob est notre frère. Jacob qui se bat avec Dieu dans la nuit, Jacob que Dieu rejoint dans sa lutte et dans sa nuit pour lui redire sa promesse et sa présence quand tout semble dire son absence et crier son silence. Alors, aux jours de découragement, de creux de vague, vous pouvez vous aussi, comme Jacob, vous accrocher à cette présence  du Dieu vivant, cet amour inexplicable  qui nous empoigne et ne nous lâche pas, même quand la nuit semble nous submerger.

             _________

Soudain tout se dénoue, quand se lève le jour. Et c’est le troisième étonnement : la lutte débouche sur une promesse, sur une parole qui troue la nuit. L’énigme devient bénédiction. Jacob est blessé au creux de la hanche, mais il résiste et à son tour, il empoigne son Dieu et lui demande de le bénir.

Et cette fois, ce n’est pas une bénédiction escroquée, une bénédiction à l’aveuglette, mais une bénédiction demandée au grand jour, face à face avec son Dieu, comme une reconnaissance.  

Reconnaissance de celui qui a reconnu son Dieu.

Reconnaissance de celui qui se sait aimé et reconnu par Lui sans condition. Et de cette reconnaissance, de cette nouvelle naissance, Jacob va désormais porter les marques, lu rappelant l’aurore qui s’est levée pour lui.  D’abord il est blessé. Car dans ce combat, Dieu l’a dépouillé de ses mensonges, de ses illusions, de ses fausses sécurités et Jacob  restera  pour toujours boiteux, déboité par rapport à son passé.

Quiconque a rencontré le Dieu de Jacob, le Dieu de Jésus Christ, ne sera jamais tout à fait de plain-pied sur cette terre, mais il sera toujours bancal, en décalage par rapport aux logiques de ce monde. Et puis Dieu lui donne aussi un autre nom : Israël, nom qui signifie « en toi Dieu combattra », signe d’une identité nouvelle. Il ne s’agit plus de combattre avec ses propres forces et par des moyens discutables, mais d’être réceptif et de laisser Dieu combattre pour toi, avec toi et en toi.

Car de cette nuit de lutte, Jacob ressort transformé, tout à la fois reconnaissant et méconnaissable ; Oh, certes il ne va pas devenir un être parfait. Il y aura pour lui, comme pour nous d’autres combats et d’autres nuits. Mais une brèche s’est ouverte dans sa vie, que rien, ni personne ne peut plus refermer et désormais plus rien ne sera comme avant. Au cours de cette nuit Jacob a découvert que son identité véritable n’est pas dans ce qu’il possède, dans ce qu’il est,  dans ce qu’il fait et qui n’est pas très brillant, mais dans ce qu’il reçoit d’un Autre que lui-même. C’est cela l’expérience de la foi : renaître et vivre d’une parole qui est sur une autre rive que la nôtre. Recevoir liberté et espérance d’ailleurs que de nous-même, quand ayant lâché ce à quoi nous tenions, nous nous en remettons  à celui qui nous tient. Seule cette rencontre avec Dieu qui nous transforme, qui nous fait autre, peut ouvrir le chemin vers de possibles recommencements.

Et ici, dans notre texte, concrètement c’est ce combat dans la nuit, cette mort à lui-même  où Dieu l’entraîne, qui va permettre la réconciliation de Jacob avec son frère Esaü. Il ne retrouve pas Esaü simplement en traversant le Yabboq, mais il doit en quelque sorte, traverser Dieu lui-même qui est la source de tous nos pardons. Le soleil se levait quand Jacob traversa sur l’autre rive. Esaü son frère ennemi, s’avance avec ses hommes, ses comptes à régler, sa rancœur accumulée. Mais voilà qu’au lieu de l’affrontement attendu, ce sont les embrassades et les pleurs des deux frères. Car le combat a déjà eu lieu. Il a eu lieu au bord du Yabboq ouvrant dans l’existence obscure de Jacob une trouée d’espérance. De même pour chacune et chacun d’entre nous, le combat qui libère et ouvre à une vie nouvelle a déjà eu lieu en Christ. En défiant jusqu’à la mort les idoles et les puissances de ce monde il nous a donné le droit d’espérer encore et pour toujours.

Par sa grâce, il peut faire de chacune de nos journées le matin de nos vies.

Amen !               Par Michel RIVES Administrateur AFP Fédération Nationale

Note : Thème abordé par Leila Hamrat rn 2009 France Culture Présence Réformée