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Cinquième “Leçon de théologie”

Publié dans DOSSIER LECONS DE THEOLOGIE LAIQUE "Michel Levy"

Colloque Relativisme et totalitarisme”, des Associations Familiales Protestantes
Fontevraud, 2 octobre 2010

Il existe pour chacun un devoir et un droit d’être compté, et pour chaque institution, le devoir et le droit de compter ses membres. Nous allons voir comment ces devoirs et ces droits trouvent leurs sources dans la Bible.

Égalité, fléau, rachat

Commençons au verset 12 de Exode 30. L’Éternel prescrit à Moïse : « Quand tu relèveras la tête des Enfants d’Israël pour les recenser », Ki Tissa Ète Roch Beney-Israël Lifqoudéyhem. Le verbe Tissa traduit ici par « relèveras », est neutre, au sens de « faire le relevé », « lister »,: « Quand tu listeras les têtes des Enfants d’Israël pour les recenser… »

La suite du texte précise : « chaque homme donnera la rachat de sa personne à Adonaï quand Il les recensera. Il n’y aura pas contre eux de fléau quand Il les recensera. Ils donneront cela, tous ceux qui passent au recensement : une moitié de sicle (un demi-sheqel) au poids du sanctuaire un demi-sheqel en prélèvement pour Adonaï. Qui passe par le recensement, dès vingt ans et au-dessus, donnera le prélèvement de Adonaï. Le riche n’augmentera pas, le pauvre n’amoindrira pas le demi-sheqel pour donner le prélèvement de Adonaï, pour racheter vos personnes ».

Il y a là plusieurs des ingrédients qui marquent tout recensement ou décompte. Citons-en trois.
1. égalité absolueentre les individus recensés, riche ou pauvre, qui doivent chacun donner, librement et volontairement, le même demi-sheqel. On ne peut additionner, décompter que des semblables. Or tous les hommes sont différents et ont un nom différent. Ce seront donc ces demi-sheqel qui seront comptés, et non les individus
2. risque de fléau. Tout recensement, tout examen par l’autorité crée une inquiétude, « qu’est-ce que j’ai fait, qu’est-ce que je risque ? », qui doit être apaisée. Ainsi l’INSEE garantit dans tout recensement – c’est le « secret statistique » - que les réponses ne serviront pas à des contrôles fiscaux ou policiers. De même la CNIL contrôle que toute enquête qu’elle autorise ne sera pas détournée de son objet.
Enfin 3. « rachat », en hébreu KFR, ou KPR, Kophèr, de la même racine que Kippour. Le demi-sheqel est l’amende qui permet à chaque recensé « de se mettre en règle ». Le péché qu’il s’agit ici d’expier, le même pour chaque individu, ne peut être que le péché originel, celui commis par nos parents lors de notre conception. Chaque homme « paye de sa personne », comme on dit.

Les énumérations

Cela, dans l’Exode, c’était la législation. L’application se fait en deux temps. Premier temps : à la fin du livre de l’Exode, les Enfants d’Israël construisent le sanctuaire du désert, décrit avec luxe détails et précisions. Quand vient le compte de l’argent disponible, au verset 38, 26, sont cités les demi-sheqel déposés par le peuple, 603 550, ce qui sera le résultat du recensement du désert, répété exactement en Nombres 1,46 et 2, 32.

Le deuxième temps est au Livre des Nombres, ainsi nommé en grec parce que les dénombrements des Enfants d’Israël dans le désert – et leurs résultats - y tiennent une grande place. En hébreu, ce livre s’appelle Bemidbar, d’après le cinquième mot du premier verset, BMDBR, « dans le désert », qui fait allitération avec le premier mot, WYDBR, « Et Il parla » : VayeDabèr Adonaï El-Moché BeMidbar Sinaï,
 Et Il parla l’Eternel à Moïse dans le désert de Sinaï. MDBR, Midbar, désert, est formé avec le préfixe Mi, qui dénote l’origine, et DBR, Daber, parler : le désert, c’est le lieu d’où rayonne le Verbe, la Parole ; y sont recensés les Enfants d’Israël et personne d’autre.

Que dit l’Éternel ? Deuxième verset : Relevez la tête de toute la réunion des Enfants d’Israël, par familles, par la maison de leurs pères, par le nombre des noms, tous les mâles, par crâne, depuis l’âge de vingt ans et au-dessus, tous ceux d’Israël en état de porter les armes.Le dénombrement distingue cette fois les familles et les tribus, et fait explicitement référence à une armée. La suite du texte précise : vous en ferez le dénombrement selon leurs divisions, toi et Aaron. Il y aura avec vous un homme par tribu, chef de la maison de ses pères. Voici les noms des hommes qui se tiendront avec vous. Pour Ruben: Elitsur ben Schedéur; pour Siméon: Schlumiel ben Tsurischaddaï … et ainsi de suite. L’objet du dénombrement, ce ne sont ni les Hébreux, ni les Juifs, ce sont les Enfants d’Israël, Beney Israel, les Fils d’Israël. L’identité inclut la tribu d’origine et la filiation paternelle. Les individus sont nommés sous la forme complète X fils de Y. C’est un recensement de fils.

Cas particulier, comme cette fonction d’agent recenseur est confiée aux « lévites » de la tribu de Lévi, sous la direction des Cohanim, les Grands-Prêtres de la lignée d’Aaron, il y a d’abord un recensement spécial, avec des règles particulières, pour la tribu de Lévi. Après les circonstances scabreuses dans lesquelles Pin’has, petit-fils d’Aaron, fonde la lignée des Grands-Prêtres, il y aura un second recensementdes tribus, à la fin du Livre des Nombres.

L’expression traduite plus haut par « par le nombre des noms » est en en hébreu Bemispar Chemot, BMXFR SMWT. Chemot, ce sont « les noms », pluriel de Chem, Nom. Bemispar, formé sur la racine SFR, avec un « Samekh » pour S. Sefer, par l’arabe interposé, a donné en français « chiffre », et donc « chiffrer » et « déchiffrer ». Bemispar Chemot, c’est « en déchiffrant, en énumérant les noms » : les résultats contiennent des « listes nominatives », d’où leur caractère interminable.

Le lieu du crâne

Quid de l’expression « par crâne » ? en hébreu, elle a une assonance bizarre, LGLGLTM, Legoulgualotam. Galgouletsignifie bien « crâne ». Trois Évangiles sur quatre traduisent explicitement Golgotha par « lieu du crâne ». Le recensement du Désert serait-il une préfiguration du Jugement dernier ? Le rapprochement de Legoulgualotam avec le nom de lieu « Guilgal », GLGL, suggère autre chose. Ce lieu est celui où les Enfants d’Israël franchissent le Jourdain. En Josué 4, Josué y dresse douze pierres. La pierre, en hébreu, c’est Even, ABN, AB-BN, Père-Fils. Le lien biologique entre le Père et le Fils est aussi indestructible que la pierre.

21 Il dit aux enfants d’Israël: Lorsque vos enfants demanderont un jour à leurs pères: Que signifient ces pierres?
Vous en instruirez vos enfants, et vous direz: Ici Israël a passé ce Jourdain. Douze pierres comme douze tribus d’Israël, mais aussi comme douze mois de l’année. Au chapitre 5, toujours à Guilgal, Josué circoncit les Enfants d’Israël puis célèbre le premier Pessah, la première Pâque, en souvenir de la Sortie d’Egypte.

L’identité, ce n’est pas seulement la filiation, c’est aussi la date et le lieu de sa naissance, pour lesquelles sont à la fois indispensables mais arbitraires tant les définitions de frontières politiques et géographiques - ici le Jourdain - que de limites chronologiques. La syllabe Gal, en hébreu, se réfère à ce qui est rond et qui roule, ici la ronde des jours, des mois, des années et des siècles… GuilgalGLGL symbolise à la fois l’origine des lieux, le Jourdain, et l’origine des temps, arbitraire mais indispensable.

Josué, en grec, ne se distingue pas de Jésus. Le calcul, étymologiquement, c’est un caillou. Selon un usage devenu universel, catholique, nous galgulons les années depuis Jésus-Christ, les jours depuis le 1er janvier, Circoncision de Jésus, les saisons et les mois depuis le Printemps, le Premier Temps, celui de Pessa’het de Pâques. Le Golgotha n’est pas seulement le lieu du crâne et de la Crucifixion, c’est celui de la graine et de la Résurrection.

Legoulgualotam, par graine et par crâne, chaque homme recensé sera réduit à un crâne mais a d’abord été un « nouveauné », c’est-à-dire un innocent absolu. En confessant le nom de votre Père, vous n’êtes pas comptable de ses éventuelles turpitudes, pas même celle commise en vous engendrant. Le recensement ignore non seulement vos péchés mais aussi ceux de votre père, et du père de votre père, et de toutes les générations englouties, comme la cavalerie égyptienne dans les eaux de la Mer Rouge, dont vous êtes le descendant … Le demi-sheqelest un rachat, une amende forfaitaire versée pour « solde de tout compte ».

Inspection et visite

Revenons maintenant sur le verbe que nous avons jusqu’ici traduit par « recenser », et qui est en hébreu paqadPQD, (ou FQD), A ce propos les traducteurs de la Septante grecque (“Le Pentateuque. La Bible d’Alexandrie”, Cécile Dogniez et Marguerite Harl, dir. Glossaire, “Visite”, p. 860) écrivent : « La Torah évoque souvent l’intervention de Dieu auprès des hommes pour les secourir ou les châtier. Cette idée est rendue en hébreu par le verbe PQD, paqad et ses dérivés. Cette racine est fréquente dans les quatre premiers chapitres du Livre des Nombres, où on la traduit par “recenser” ou “dénombrer” et leurs dérivés. Mais appliquée à une personne unique, cette traduction ne convient pas bien. On préfère alors l’image militaire de “revue”, d’”inspection”, ou l’image médicale de “visite”. En grec, c’est la racine « episkope », littéralement « sur-veiller » ou « super-viser », que les traducteurs de la Septante ont choisie pour rendre cette idée ».

Or la première occurrence de PQD, paqad, en Genèse 21, 1, concerne la conception d’Isaac par sa mère Sarah : « Et l’Eternel visita (paqad) Sarah comme il avait dit, et l’Eternel fit à Sara comme il en avait parlé (CaAchère DibèrKASR DBR). Et Sara conçut, et enfanta à Abraham un fils dans sa vieillesse, au temps fixé dont Dieu lui avait parlé. (Achère Dibèr, ASR DBR) ». Il faut imaginer l’Éternel Qui descend dans le giron de Sarah, Qui « passe en revue » l’infinité de combinaisons possibles de chromosomes, et Qui choisit la seule, l’unique, qui formera l’embryon de l’enfant à naître et lui donnera son nom, en l’occurrence Isaac. Ce faisant, l’Éternel abandonne toutes les autres combinaisons possibles, y renonce, les massacre. Ceci explique pourquoi la naissance de Moîse est accompagnée du massacre par Pharaon des enfants hébreux mâles, l’Eternel choisit d’abord le sexe de l’enfant à naître, et pourquoi celle de Jésus, selon l’Évangile de Matthieu, est accompagnée du Massacre des Innocents par le roi Hérode.

Les hommes de guerre

Après la codification dans l’Exode et l’application dans les Nombres, voici la transgression, à la fin du Deuxième Livre de Samuel: l’Eternel tend un piège au Roi David en lui demandant de compter Israël et Juda (2. Samuel , 24, 1-17). Compter, ici, c’est MNH, meneh, d’où vient le mot arabe, passé en français, al-manach, et le Mané Teçel Pharès de Daniel, « Compté, pesé, divisé ». Et aussi le minyane, le quorum de dix hommes nécessaire pour commencer la prière juive. David tombe dans le piège ; il ne respecte aucune des formes prescrites à Moïse ; il délègue l’affaire au général en chef, Joab, qui proteste puis s’exécute avec ses lieutenants. 8 Et ils parcoururent tout le pays, et revinrent à Jérusalem au bout de neuf mois et vingt jours. Le résultat tient dans le demi-verset 9 : il y a en Israël huit cent mille hommes de guerre tirant le glaive, et en Juda cinq cent mille hommes.

Cette formulation est catastrophique. La mention d’Israël et Judaétait apparue comme marque d’unité dans la prophétie de 2Samuel, 3, 10 « l’Eternel a juré à David, qu’il (…) établirait le trône de David sur Israël et sur Juda depuis Dan jusqu’à Beer-Schéba». Mais comment distinguer la population d’Israël de celle de Juda ? La frontière n’est pas tracée, le schisme sanctionnera la conduite de Salomon. La distinction est-elle entre les 800 000 hommes de guerre tirant le glaive, c’est à dire les militaires, et les 500 000 civils, entre « 800 000 Israéliens réservistes de Tsahal et 500 000 Juifs» ? On voit l’absurdité : les militaires sont des civils en armes, et aucun Juif mobilisé, dans Tsahal ou dans toute autre armée, n’a cessé d’être juif.

Juda, Yehoudah, d’où vient Yehoudi, juif, s’écrit YHWDH, comme le Tétragramme YHWH, conjugaison du verbe « être », prononcé Adonaï, plus un D en quatrième position. C’est au Tétragramme que s’applique le troisième Commandement. Lo Tissa, tu ne relèveras pas, tu ne listeras pas, Chem Adonaï, le Nom de YHWH, pour mentir. Le nom d’Israël renvoie à Elohim, et au combat de Jacob avec l’ange (Ge 32, 29) : Ton nom ne sera plus appelé Jacob, mais Israël; car tu as maîtrisé avec Elohim et avec les hommes, et tu as prévalu. Distinguer Adonaï et Elohim, c’est blasphématoire, Adonaï et Elohim ne font qu’Un.

Évangile de Matthieu 10, 34-35 : Ne croyez pas que je sois venu apporter la paix sur la terre ; je ne suis pas venu apporter la paix, mais le glaive. Car je suis venu mettre la division entre l’homme et son père, entre la fille et sa mère, entre la belle-fille et sa belle-mère. Jésus met en garde contre les persécutions religieuses, contre les guerres de religion – je parle devant une Assemblée protestante – contre les discordes familiales au nom de la religion. Un peu plus haut, en Matthieu 10, 23, il avait dit : Quand on vous persécutera dans une ville, fuyez dans une autre. Je vous le dis en vérité, vous n’aurez pas achevé de parcourir les villes d’Israël que le Fils de l’homme sera venu. On comprend pourquoi il était précisé que Joab et ses hommes « revinrent à Jérusalem au bout de neuf mois et vingt jours», seule mention de la durée de neuf mois dans toute l’Ancien Testament. Le fils de l’homme, lui, ne met que neuf mois pour venir. A la naissance, il n’y a ni juif, ni israélite, ni chrétien ; il n’y a ni « droit du sol », ni « droit du sang ». C’est la circoncision ou le baptême qui donne le nom. C’est la déclaration à l’état civil qui crée le droit.

L’ange exterminateur

Au simple vu des résultats, David comprend son erreur. 10 Et il dit à l’Eternel: J’ai commis un grand péché en faisant cela! Maintenant, ô Eternel, daigne pardonner l’iniquité de ton serviteur, car j’ai complètement agi en insensé. Mais l’Éternel n’excuse rien. David encourt un châtiment, au choix : 13 Veux-tu sept années de famine dans ton pays, ou trois mois de fuite devant tes ennemis qui te poursuivront, ou trois jours de peste dans ton pays?David choisit le plus court, précisément la peste : les résultats du recensement deviennent faux : le fléau retranche, “de Dan à Beershéba, 70 000 hommes“. On ne connaît évidemment pas le détail, la peste ne fait pas de distinction entre Israël et Juda. En hébreu, le mot « peste » est Dévèr, qui s’écrit DBR, comme la Parole. Cette peste-là est une perversion de la parole, comme lorsqu’on qualifie le nazisme de « peste brune ». Le désert, MDBR, c’est certes le lieu d’où rayonne le Verbe, mais c’est aussi le lieu d’où rayonne la perversion du Verbe. Le roi David, avec son recensement aux résultats blasphématoires, a commis un « péché contre l’Esprit ».

Mais la Miséricorde divine s’en mêle : 16 Comme l’ange étendait la main sur Jérusalem pour la détruire, l’Eternel se repentit de ce mal, et il dit à l’ange exterminateur : « Assez! Retire maintenant ta main ». A cet endroit, là où le fléau s’arrête, David achète un emplacement et y place un autel. C’est là où, selon 2Chroniques, 3, 1, Salomon, fils de David, construira le Temple. Et c’est là aussi où Abraham avait failli sacrifier Isaac, avant que précisément l’ange n’interpelle Abraham en des termes semblables : « Abraham ! ne lance pas ta main sur le jeune homme » (Genèse 22, 11-12). Autre lien avec Abraham : David achète l’emplacement de l’autel, comme Abraham avait acheté la grotte de Makhpéla pour y enterrer Sarah.

David a cru possible de se passer des lévites, et voilà qu’il installe l’embryon de l’institution fondamentale de tout État : une capitale, où siègeront ceux qui assureront l’unité d’Israël et de Juda, les Juges, les Prêtres, les Militaires – et dans la traduction grecque, les Évêques, epi-skope. Je ne croyais pas si bien dire quand, dans une précédente leçon, j’ai comparé Abraham allant sacrifier son fils à un père allant déclarer son fils à l’état-civil, et acceptant ainsi – sacrifice virtuel - qu’il puisse un jour « mourir pour la patrie ». L’État commence à l’état civil.

Ne compter ni les Juifs ni les Croyants

La mémoire juive a vu le viol d’un interdit absolu dans le fait de « compter les Juifs », y compris pour vérifier le minyane (on utilise alors toutes sortes de subterfuges, par exemple une comptine de dix mots qu’on récite devant les assistants). Aux fidèles qui demandent la raison d’un tel interdit, les rabbins disent que le Roi David ayant voulu compter ses sujets, l’Eternel envoya la peste. À ceux qui en demandent plus, on répond que dans les Empires, les recensements annonçaient une guerre et que la Shoah, partout où elle fut mise en œuvre, commença par la désignation des Juifs. Ayant commis l’erreur de demander à des militaires de faire un recensement, le Roi David s’est retrouvé avec la réponse : 800 000 Israéliens à mobiliser et 500 000 Juifs à persécuter.

Ne dites plus « il y a eu six millions de Juifs victimes de la Shoah». Sait-on quelles sortes de Juifs étaient les victimes de la Shoah ? Dites : « la Shoah a tué six millions de personnes, que leurs assassins ont désignées comme juives, et que leurs voisins ont laissé désigner comme juives». Ne comptons pas les Juifs. Ne comptons pas non plus les antisémites, ni les racistes. Plus généralement, ne classons pas les gens selon leur religion. Il y a certes des catholiques, des protestants, des musulmans, des juifs en France, et des tas de gens qui ne veulent pas de ces classements, pour toutes sortes de raisons. De même n’énumérons pas les religions ! Comment peut-on parler de la « deuxième religion de France » ? Quelle est la première ? Le christianisme ? Le catholicisme ? La libre pensée ?

Sur les religions, faisons toutes les études philosophiques, historiques, linguistiques, sociologiques possibles, comme celles que Michèle Tribalat, ici présente, a faites sur les immigrés, musulmans et autres, comme celles que Mireille Hadas-Lebel, ici présente, a faites sur l’hébreu et le grec, sur Philon d’Alexandrie et Flavius Josèphe, comme celles que Dominique Schnapper, ici présente, a faites sur les Juifs et Israélites, ou comme celles que Raymond Aron, son père, a faites sur la Paix et Guerre entre les nations. Étudions la complexité du monde. Comptons les pratiques, les actes libres et volontaires - signer une déclaration, remplir un formulaire, payer une cotisation - mais ne comptons pas les croyances, ne créons pas de catégories binaires de fidèles et d’infidèles, de croyants et d’agnostiques. Il existe un devoir d’être compté, mais certainement pas par n’importe qui, ni n’importe comment. Toute puissance publique légitime a le devoir de compter ses administrés par catégories pertinentes et de commander les investigations nécessaires. Les associations ont le devoir de décompter leurs membres à jour de leurs cotisations et de rendre compte de leurs activités. Mais cela suppose le respect d’une règle absolue : nul ne sera dénombré – ni désigné - à son insu.

Depuis que je viens à Fontevraud, je rêve d’un établissement public qui serait chargé des études religieuses, qui centraliserait les informations demandées à l’Église catholique et aux autres cultes, ainsi que les études sociologiques pertinentes, et qui pointerait d’éventuelles pratiques sectaires ou contraires à la loi. Il publierait par exemple la proportion de baptêmes parmi les 800 000 naissances annuelles, ou de circoncisions parmi les 400 000 naissances masculines, de cérémonies religieuses pour les 250 000 mariages civils annuels, le nombre de fidèles réguliers d’une part, exceptionnels d’autre part, dans les églises, temples, synagogues et mosquées, et aussi le nombre d’élèves des écoles privées des diverses dénominations, des catéchismes et autres Talmud Torah, et le nombre et la répartition géographique des boucheries et des restaurants halal et cachères, le nombre de participants aux pèlerinages, à Lourdes, à La Mecque et ailleurs, la proportion de logements avec des crucifix, ou de portes palières dotées d’une mezouza, de ménages possédant une Bible et laquelle, de personnes respectant le Carême, le Vendredi Saint, le Ramadan, Yom Kippour… D’aucuns appellent cela la laïcité positive.

J’ai révé, je continue de rêver, mais je constate que la confusion ne fait que s’étendre. Je vous remercie.

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1ère leçon (octobre 2002) : L’alphabet de Moïse
(Voir aussi : La leçon de théologie, Commentaire n°43, 1988)

2ème leçon (octobre 2004) : Le Nom, le Nombre et l’Etat
(Voir aussi : L’État commence à l’état civil: 1. Les décrets de la Législative 2. Cujus regio, ejus religio3. Baptême et circoncision 4. Changements de nom 5. Le sacrifice virtuel 6. Naître un jour quelque part)

3ème leçon (octobre 2006) : La Bible n’est pas un livre d’histoire

4ème leçon (octobre 2008) : L’État, c’est Dieu