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À propos de l’ouvrage de Michèle Tribalat Les Yeux grands fermés

Publié dans CONTRIBUTION de Michèle Tibalat

À propos de l’ouvrage de Michèle Tribalat

Les Yeux grands fermés

(Denoël, 2010)

Michèle Tribalat, démographe à l’Institut National d’Études Démographiques, est l’auteur de l’essai « Les Yeux grands fermés » sous-titré « l’immigration en France » publié en 2010 aux éditions Denoël.

Cet essai aborde les questions posées par l’immigration sous trois angles différents. Le premier concerne la statistique migratoire et ses outils scientifiques, le second les enjeux politiques et économiques de l’immigration, et le troisième l’influence idéologique sur les travaux en cours des chercheurs. Ce dernier point est une confirmation de la perte de l’indépendance de la recherche vis-à-vis du pouvoir politique et maintenant médiatique déjà observée dans d’autres circonstances.

En ce qui concerne la statistique migratoire, l’auteur ne se limite pas au simple énoncé de résultats. Michèle Tribalat explique les démarches qu’elle a suivies pour les calculs, en retenant comme critères les lieux de naissance des individus, de leurs parents et même grands-parents, en expliquant précisément les limites des chiffres qu’elle obtient par ces procédures. Par exemple, il est impossible actuellement de séparer dans les statistiques les enfants de rapatriés des enfants d’immigrés d’Algérie, dont les parents et grands-parents sont nés en Algérie. D’autres difficultés résident dans la définition précise de l’immigrant, dans la séparation des immigrés en fonction de leur pays d’origine, l’évaluation des retours qui ne sont peu ou pas comptabilisés, l’hétérogénéité des statistiques établies par des institutions différentes, … Le solde migratoire donné dans les publications de l’INSEE ne peut donc être que très approximatif, et l’Insee lui-même considère maintenant qu’ « il ne faut en aucun cas accorder une valeur informative au solde migratoire qu’il estime » (p. 32).

Cette absence d’information quantitative précise revient-elle à placer la politique migratoire hors du champ démocratique (chap. II) ? Est-elle le résultat d’une volonté politique ? Pour répondre à cette question, Michèle Tribalat compare la politique migratoire française à celles qui sont menées dans d’autres pays de l’Union européenne. La critique sort du champ purement statistique puisqu’elle porte sur les textes officiels, les décisions du conseil d’État et la réglementation européenne. C’est à partir de 1970 que les liens familiaux sont devenus en France le principal vecteur de l’immigration légale, par décision du Conseil d’état, comme aux États-Unis et dans de nombreux pays européens. La politique française est en particulier comparée à celle des Pays-Bas dont les mesures semblent à l’auteur beaucoup plus exigeantes et efficaces que les françaises : « quelle idée ces prétendants à l’immigration vont-ils se faire de la France et des efforts à accomplir pour s’adapter à leur nouveau pays après avoir reçu une assistance n’exigeant strictement rien de leur part, si ce n’est une présence ? » (p. 57). L’idée sous-jacente est que l’intégration est un parcours d’obstacles nécessaires. On retrouve ici une idée classique déjà exprimée par de nombreux auteurs (M. Sorel, D. Schnapper, P.-A. Taguieff…).

Le chapitre III traite de l’évolution démographique des pays européens : il existe beaucoup d’idées préconçues sur ce sujet, attribuant par exemple une part importante aux immigrés dans le solde naturel de la population: si 18% des naissances en France métropolitaine en 1998 étaient dues à l’immigration intervenue depuis 1960, son incidence sur la fécondité est limitée et les filles d’immigrés se trouvant en position d’avoir des enfants n’en ont pas plus que les autres Françaises. La contribution de l’immigration aux finances publiques par le biais des taux d’emploi est étudiée en France puis analysée dans d’autres pays (États-Unis, Allemagne, Espagne, Norvège, Pays-Bas). Elle ne serait au mieux que très faiblement positive au plan financier, sous réserve des hypothèses indispensables aux calculs. L’analyse de Michèle Tribalat s’étend aux problèmes économiques dus au vieillissement des populations européennes, en particulier au financement des retraites par les actifs. Ses résultats sont clairs : recourir à l’immigration pour financer les retraites dans les pays occidentaux nécessiterait un flux migratoire permanent et beaucoup trop important pour que l’intégration soit possible. Pour que le ratio « personne employée/ personne non employée » atteigne 0,99 en France, sans progression du taux d’emploi des personnes en âge de travailler, il faudrait un solde migratoire annuel de l’ordre de deux millions de personnes. Une solution pour tous les pays occidentaux consisterait à favoriser l’immigration de travailleurs hautement qualifiée. Mais son effet serait très marginal et discutable au plan éthique.

Les analyses sur l’impact économique de l’immigration ne se limitent pas à la France : les études effectuées au Royaume Uni sont citées, expliquées et critiquées. La Chambre des Lords conclut par exemple que, « d’après les informations existantes, l’immigration aurait un très faible impact (négatif ou positif) sur le PIB par habitant. Cette conclusion est conforme aux résultats trouvés dans d’autres pays, notamment aux États-Unis. » (p. 110). En ce qui concerne les relations entre l’immigration et les salaires, l’essai présente un grand nombre d’études réalisées aux dans différents pays dont les conclusions sont très dépendantes des hypothèses effectuées. Les démarches méthodologiques sont très complexes et les résultats des modèles restent très approximatifs et contestables. La proposition « les immigrés occupent les emplois dont les natifs ne veulent pas » est un des mythes les plus répandus et les plus difficiles à dénoncer. Les politiques de l’emploi sont en effet de plus en plus décidées par les pouvoirs publics. Les services de santé et de soins au Royaume Uni seraient particulièrement concernés : une infirmière sur six et quatre médecins sur dix sont des immigrés, mais cela résulte semble-t-il d’une politique volontariste destinée à diminuer les exigences en salaires et en conditions de travail. En France, pour Gilles Saint-Paul, le numerus clausus dans le système sanitaire français répond à une motivation analogue. Comme on peut le constater, les réponses sont bien difficiles à donner et restent très discutables.

Le chapitre V est particulièrement intéressant parce qu’il aborde spécifiquement les problèmes d’intégration sociale et culturelle des immigrés. C’est la proportion de jeunes d’origine étrangère sur deux générations qu’il est possible de calculer. Le calcul montre un glissement de nature de la population d’origine étrangère : en 1968, plus de la moitié des jeunes étaient originaires d’Europe du sud. Les immigrés d’origine non européenne étaient minoritaires. Cette proportion s’est inversée peu à peu, et en 2005, 6,5% des jeunes sont d’origine maghrébine. Michèle Tribalat donne aussi les concentrations des populations d’origine étrangère : les résultats sont très hétérogènes. Elle est particulièrement forte en Île de France, particulièrement en Seine Saint-Denis (57%) , et on apprend avec surprise qu’à Blois, on compte un tiers de jeunes d’origine étrangère dont plus de 80% d’origine maghrébine, subsaharienne ou turque. « Ce phénomène de concentration locale dans et/ou autour des grandes villes n’est pas propre à la France et concerne nombre de nos voisins […] Dans le vieil Oslo, la proportion de jeunes d’origine étrangère atteint 65%. » (p. 161). Ces mesures de concentrations sont complétées par des mesures de ségrégation ethnique et sociale, fondées sur l’étude des voisinage suivant différents critères, ségrégation qui met en péril l’intégration culturelle des jeunes d’origine étrangère.

Le chapitre VI n’est plus strictement scientifique. Il est consacré à ce qui fait le titre de l’ouvrage : la bien- pensance qui empêche les statisticiens de mesurer le plus précisément possible les phénomènes liés à l’immigration pour aveugler l’opinion publique. La critique de cette bien-pensance est simplement évoquée dans les chapitres précédents (p. 149-151), Michèle Tribalat expliquant les difficultés techniques qu’elle a rencontrées à l’INED pour procéder à ses calculs. Ces difficultés techniques sont motivées par un état d’esprit particulier concernant les questions liées à l’immigration : les pouvoirs publics français en particulier ont systématiquement agi de façon à limiter les analyses statistiques concernant l’immigration. Cela va au-delà de l’impossibilité de disposer de statistiques ethniques : les procédés sont aussi de l’ordre des pressions morales, des accusations de racisme, des mises à l’écart professionnelles. Dès l’introduction de l’essai, on trouve des commentaires pertinents de personnalités étrangères sur cette emprise, de Timur Kuran par exemple : « Il est plus gratifiant, pour garder ses amis, de ne pas se fâcher en famille, conserver l’estime de ses collègues, avoir une promotion, de conformer son discours à ce qu’en attend l’opinion publique. » (p. 11). Cette idéologie bien-pensante, qui concerne également la « repentance » (on lira sur ce sujet l’essai de Malika Sorel), tue à la fois la recherche et la démocratie. Nos responsables politiques et leurs conseillers n’ont pas lu Max Weber.

Cet essai aborde donc l’immigration sous les angles démographiques, économiques ..

Agrégé de mathématiques

Diplômé de l’Institut de Statistique et des Universités de Paris

Docteur en mathématiques appliquées

Habilité à diriger des recherches