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Jacques ELLUL 1984 Conclusion FONTEVRAUD

Publié dans Fontevraud 2012

 FONTEVRAUD 1984  

«  La Famille contre les pouvoirs ; de Louis XIX à Mitterrand « 

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CONCLUSION JACQUES ELLUL

 

La Bible est un livre de questions, n’y cherchons point de réponses

 

P.-P.K. m'a demandé de faire un certain travail de synthèse a partir de ce qui s'est dit hier et ce matin, mais vous comprenez que c'est matériellement impossible de faire un travail de synthèse. Mais je me suis laissé aller a une tendance d'extrême paresse, c'est-a-dire que, relisant les documents que l'on nous a remis lorsque nous sommes arrives ici, j'ai trouve qu'aprés tout, les questions qui étaient formulées, que vous avez eues tous dans un questionnaire, répondaient fort bien à ce qui a été dit hier et aujourd'hui. Elles sont formulées sous forme de questions, mais ce qui a été dit apporte dejà les réponses à des questions, ce qui fait que ce texte m'apparait comme véritablement  le texte de base de ces deux jours et le texte que nous pourrions prendre ensemble en considération pour le travailler ensuite, mais aussi pour dire qu'il exprime vraiment notre opinion moyenne. Si vous voulez, je vais le relire avec vous en faisant, au fur et à mesure, telle ou telle référence.

 

 

1. En l'état actuel du droit, le mariage civil est-il ou non, protecteur du faible ? Par faible, nous entendons : le plus aimant, le moins riche d'argent, d'énergie, de compétences, de relations ; l'enfant, la femme seule, le père privé de relation avec son enfant, les grands-parents isoles.

Je pense que ce que nous avons entendu hier et ce matin, à l'instant même, nous montre effectivement que le mariage civil est protecteur du faible.

2. La sécurité  affective  étant nécessaire a chacun de nous et d'abord à l'enfance, pouvons-nous l'obtenir et la donner si nous refusons engagement, durée, donc projet?

La aussi j'ai l'impression que nous avons fort bien répondu au fur et a mesure de ce que nous avons dit hier et que réellement il faut admettre que l'engagement alors formalise dans un acte juridique comme le mariage? Peut-être pas. Mais s'il n'est pas formalise? On a raconté des petites histoires, je vais en raconter une. Vous avez peut-être vu cette émission de la télévision protestante ou précisément on posait,  il y a six mois, cette question à des jeunes. On leur posait la question sur cohabitation ou mariage. J'ai entendu une réponse qui a été pour moi extraordinaire. Un des jeunes qui étaient là a dit: « Oui, oui, moi je vis en cohabitation » et on lui a demande: « Mais pourquoi ne vous décidez-vous pas à vous marier? », et il a répondu : « Parce qu'il faudrait le dire. » Autrement dit, la parole de l'engagement est plus forte, plus importante, plus astreignante, que le fait. On s'entend bien, on se promet mutuellement « mais oui on restera ensemble », on s'engage comme ca  ; mais le dire et le dire devant les autres, alors ca, on recule. Et je pense que c'est trés important cette notion d'engagement, un engagement parle,  un engagement exprime et exprime avec les autres. Donc je crois que oui, il faut répondre a cette question sur la durée dans laquelle nous nous engageons.

 

3. Une société libre et solidaire peut-elle progresser et durer sans la volonté et la capacité d'engagement personnel responsable d'un nombre toujours croissant de ses membres ? L'absence de rigueur dans l'ordre privé ne porte-t-elle pas excés de rigueur dans l'ordre collectif?

Je crois que ceci aussi a été trés nettement dit a savoir que lorsque, effectivement le tissu social se désagrège, il y a forcement une réagrégation qui s'effectue, mais par pression exterieure, c'est  - a-dire que si la société ne vit pas par un mouvement organique qui vient d'elle dans les familles, ce sera le blocage. Et je voudrais rappeler cette formule extraordinaire de Napoléon : « Il faut que la société soit faite de grains de sable et moi je fais le tas de sable. » Et c'est ca exactement l'Etat totalitaire : on a fait éclater tout en grains de sable, chaque individu est un grain de sable, et moi je fais le tas de sable, moi l'Etat. La aussi nous sommes en présence de cette question importante, fondamentale. Une société libre et solidaire ne peut progresser qu'avec la volonté,  l'engagement personnel. Je pense que nous avons, en tant que chrétiens, un rôle exceptionnel, de premier plan, a jouer. C'est nous qui avons d'abord  nous affirmer comme engagés et responsables et a devenir le point de départ par contagion d'autres engagements et d'autres responsabilités.

 

4. Dans le contexte français, la prééminence du mariage civil n'est-elle pas la garantie de cette laïcité à laquelle le protestantisme ne saurait renoncer pour des raisons théologiques autant que politiques?

Hier, le doyen Carbonnier nous a précisement montré que trés fermement il fallait nous attacher à ce mariage civil et que renoncer au mariage civil, c'était renoncer a un aspect de la laïcité.  Je pense que c'est un argument qui doit pouvoir porter.

5. Nous assistons depuis dix ans au développement en France d'un modèle connu aux Etats-Unis et dans les pays scandinaves sous le nom de « Me generation... ». En francais,  « rRen avant, rien autour, rien aprés, rien que moi ». Ce modèe vous parait-il porteur de libéralisme? de socialisme? L'Eglise qui le bénirait ne porterait-elle point refus de l'Alliance?

Nous sommes en présence de deux questions qui sont aussi trés essentielles. Je pense que ce « Moi, rien que moi » est un faux libéralisme, comme on l'a montré tout a l'heure, trés exactement. Le libéralisme ce n'est pas ca. Le libéralisme, c'est précisément : que ce soit une relation fondamentale de l'Unique avec les autres comme nous le montrait Mme Viallaneix, hier, que ce soit la relation des visages, comme le montrait France Quéré, c'est ca, et donc nous sommes en présence d'une société qui n'est ni libérale ni socialiste mais qui est une société de l'engagement réciproque. Et de même l'Eglise qui bénirait ce modèle porte effectivement refus de l'Alliance :

Nous sommes fondés sur une Alliance, et il ne faut jamais l'oublier. Il n'y a pas une ancienne et une nouvelle alliance, il y a une première alliance, il y a une seconde alliance qui est confirmée en Jesus-Christ. Nous sommes fondés sur une alliance, c'est-a-dire que nous ne pouvons pas vivre en solitaire, célibataire endurci qui recherche soi-même sa propre satisfaction en soi-même. Le rapport a Dieu, que Dieu a établi dans l'Alliance, nous avons a le représenter dans l'Alliance, dans la Société́, dans le Monde ou nous sommes.

6. Dans le temps de confusion du sens que nous vivons, lorsque certains disent en citant saint Augustin : « Aime et fais ce que tu veux»; au nom de quoi refusez-vous la polyandrie ou la polygamie... si vous les refusez?

Effectivement il y a eu des sociétés polygames, il y a eu moins de société polyandres, mais il y en a eu quand même. Est-ce que ce sont des modèles? Il y a eu le meême problème tout à l'heure avec la morale naturelle. C'était leur morale.

Nous avons alors a nous poser la question : est-ce que c'est une morale souhaitable pour notre société  ? Et si nous pensons que ce n'est pas une morale souhaitable parce que Dieu a créé́ l'homme et celle, l'unique, qui est l'extrême pointe, l'extrême fin de la Création, la femme, l'Unique. Entre parenthèses, pendant des si

ècles, il y a eu un malentendu, cette expression concernant la femme, c'était prodigieux, était inferieure a

 l'homme parce qu'elle avait été créée apres. Raisonnons logiquement, l'homme est donc inferieur aux animaux puisqu'il a été créé aprés ! C'est évident. Par conséquent si la femme est créée la dernieèe; c'est l'ultime pointe de la Création, c'est la fin de la Création, le sommet de la Création et on ne peut aller au-delà dans la mesure ou effectivement elle est celle qui avec l'homme va creer l'image de Dieu. Mais ca ne marche pas si c'est polygame ou si c'est polyandre. En réalité́ c'est l'unique avec l'unique, et c'est le point de départ trés exactement de visa-vis dont parlait Nelly Viallaneix hier. Quand on nous sort la formule de saint Augustin, il faut quand même se rappeler dans quel contexte saint Augustin le dit et en fonction de quoi. Il ne dit pas aime n'importe quoi et fais n'importe quoi, ce n'est absolument pas ca. Il dit: « Aime » et fondamentalement pour saint Augustin « Aime Dieu et ton prochain », c'est le résumé du commandement et partir de la « invente l'expression de l'amour », car c'est de ca qu'il est question.

7. L'évolution non coordonnée des droits civils, fiscaux, sociaux depuis vingt ans, produit des effets pervers : la polygamie par l'assurance maladie, le concubinage par la fiscalité, l'absence de père par l'allocation aux parents isoles. Pensez-vous utile une modification législative de décisions prises par des instances strictement administratives? Dans quel sens? Pourquoi?

Les familles mariées sont pénalisées  légalement; on a démontré hier que plus le mariage devient libéral, plus il est refusé. Nos réponses étaient extrêmement claires. En effet, il faut surement une modification législative, en évitant que ce soit des décisions purement administratives, mais effectivement juridiquement en fonction des effets pervers. On était de bonne foi en faisant ces lois qui avaient de trés bons motifs puis il y a eu les effets pervers. Maintenant il faut prendre conscience de ces effets pervers et produire un texte législatif qui les évite. C'est ca le travail de l'Eglise, apprendre au législateur qu'il y a tel pas de plus  à faire.

8. L'effondrement démographique menace diverses communautés comme l'ensemble de ce pays. Pensez-vous que nos églises aient une parole à prononcer sur ce sujet « non religieux »? Une parole spécifique? Vaut-il mieux qu'elles se taisent?

Il me semble que ces questions et les réponses que l'on a données hier sont tout à fait évidentes et donnent des orientations extrêmement claires. Il s'agira effectivement de les rédiger. Mais tous les rapports, tout ce qui a été dit pendant ces deux jours sera rédigé et à  la disposition, et nous sommes en préence de questions qui trouvent réellement leurs réponses.

9. A toutes ces questions, comment répondre en respectant le « tu ne jugeras pas »? Comment dire la Loi et l'Alliance, sans tomber dans la morale, le code, les prescriptions? Comment éviter aussi l'élitisme protestant d'une parole réservée aux individus libres, responsables, debout, etc., chacun se « débrouillant » avec sa conscience?

Je préfèrerais, quant à  la redaction, l'Alliance et la Loi, car il ne faut pas oublier que l'Alliance a précèdé la Loi, qui est en quelque sorte l'être vivant de l'Alliance. Dieu dit : «Je m'allie avec toi, et maintenant voici tes possibilités de vie. »

Quand on parle de Loi, il faut toujours éviter le contresens que nous faisons en permanence : nous lisons le Decalogue comme un ensemble de contraintes, d'obligations, « tu fais, tu ne fais pas », mais, en hébreu, c'est en mme temps le « tu dois » et « je te promets que ». Tu ne tueras pas, tu ne dois pas, mais je te promets qu'il viendra un temps où en effet il n'y aura plus de meurtre. Et le Decalogue, c'est la promesse et la possibilité de vie, et la Loi c'est une possibilité de vie que Dieu nous donne et un ensemble de contraintes dans lesquelles Il nous enserre. Par conséquent la Loi c'est une liberation à l'égard des menaces de la mort.

Ca n'est évidemment pas du tout lorsque l'Eglise codifie quelque chose qu'elle a raison, c'est lorsqu'elle annonce cette promesse « tu seras libre en observant la volonté de Dieu », qui est le Dieu dont le nom veut dire « Je libère ».

Il ne faut pas éviter l'élitisme protestant quant a moi. Qu'est-ce que vous voulez, il n'y a pas de société sans élite. Il ne faut pas s'enorgueillir car une élite ne veut pas dire qu'on est superieur, mais une élite veut dire qu'on a davantage de devoirs, qu'on est plus responsables. Si, en tant que protestants, nous sommes une élite, soyons-le, c'est-a-dire portons davantage de responsabilités dans cette société et à  l'égard des autres. C'est exactement notre situation. Nous sommes une minorité, et une minorité élitaire. Il ne faut pas le nier, nous avons davantage d'intellectuels, proportionnellement, que les autres corps de la société,  les juifs encore plus que nous, mais nous avons à l'être de façon responsable.

Par conséquent, avec les quelques indications sommaires que je viens de vous donner, j'ai l'impression que ces questions à , la fois résument parfaitement bien tout ce que nous avons dit hier et ce matin, et en tant que questions, sont déja des réponses.

 

Et je dirais que cela me parait fondamentalement biblique car j'ai entendu - c'est un point un peu herétique - que nous cherchons dans la Bible des réponses. Non, surement pas. La Bible n'est pas un livre de réponses, la Bible est un livre de questions et avant tout autre chose nous sommes questionnes. Nous l'avions entendu hier avec France Quere, nous sommes questionnés. Je pense que le fait de rédiger sous forme de questions notre propre réponse est extrêmement biblique mais cela veut dire aussi qu'à partir de la, si nous acceptons, si vous acceptez comme je viens de le proposer de prendre ce texte comme synthèse de ce qui a été fait, cela implique qu'on le retravaille, ce texte, et que l'on continue, chacun dans vos associations, à partir de ce texte pour aller un peu plus loin et que, d'autre part, on en fasse une sorte de charte destinée à un dialogue avec l'Eglise institutionnelle.